Grand reportage: Sur les ruines de l’usine de quinine de Sérédou, fleuron industriel et sanitaire de Guinée
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MACENTA-Au milieu des bâtiments envahis par la végétation, vestiges d’un passé industriel presque effacé, subsiste un pan essentiel de l’histoire économique, sanitaire et sociale de la Guinée forestière : l’usine de quinine de Sérédou. Ce site, aujourd’hui abandonné, fut l’un des plus grands projets pharmaceutiques de toute l’Afrique de l’Ouest durant l’ère coloniale. Notre rédaction basée à Nzérékoré s’est rendue sur les lieux, où d’anciens employés racontent encore, avec émotion, ce que fut la grandeur de cette usine et les raisons de son déclin. Reportage.
Une naissance dans un contexte de lutte contre le paludisme
L’usine de quinine de Sérédou voit le jour au début des années 1940, dans une Afrique de l’Ouest frappée de plein fouet par le paludisme, maladie endémique décimant populations civiles et troupes coloniales. La quinine, extraite du quinquina, représentait alors l’unique traitement efficace.
La Guinée forestière est choisie pour sa pluviométrie, ses sols riches et son potentiel agricole exceptionnel. Sérédou, carrefour stratégique entre Macenta et N’Zérékoré, devient ainsi le siège d’un projet ambitieux associant plantations industrielles et unité pharmaceutique moderne.

Les plantations et l’implantation de l’usine
Avant même la construction de l’usine, d’immenses plantations de quinquina sont aménagées.
Pierre Thorend Sagno, fonctionnaire à la retraite, ancien employé de cette unité industrielle et témoin direct, précise : « Les travaux ont commencé par les plantations. Il fallait planter, attendre neuf ans, dessoucher, faire sécher », confie-t-il avant d’indiquer que l’usine était prévue à Dakar.

« Le directeur Lalande a été impliqué. En réalité, l’usine-là devait être construite à Dakar. Mais lui, il s’est impliqué. Il a dit non, on ne peut pas prendre les écorces ici, les envoyer à Dakar. L’usine à Dakar, et les plantations en Guinée, il fallait prendre les écorces, déposer à Conakry puis, envoyer à Dakar, vous voyez ce que ça fait. Lalande s’est impliqué et il a lutté. »

C’est en 1955 que l’usine entre officiellement en production. Elle comprenait, des salles de séchage des écorces, des laboratoires pour extraire l’alcaloïde quinine, des unités de fabrication de comprimés et solutions destinés à toute l’AOF, des infrastructures agricoles, hydrauliques et même un petit hôpital pour le personnel.
Sérédou, le “Petit Paris” de la Guinée forestière
Des années 1950 à la fin des années 1970, l’usine connaît son apogée. Plus de 1000 travailleurs y sont employés, répartis entre plantations, extraction, transformation et services annexes.
« C’était une vie agréable. Les travailleurs étaient bien entretenus. Il y avait un dispensaire, un ravitaillement, même une étale où on abattait les bœufs. Les célibataires recevaient 18 kilos de riz par mois y compris les condiments », se souvient M. Sagno.

A l’époque, les infrastructures étaient impressionnantes. Il y avait entre autres, un barrage hydroélectrique fournissant le courant 24h/24, un réseau d’adduction d’eau, un lac artificiel propice à la pêche, des logements pour les familles et les cadres, un environnement fleuri et organisé au modèle des cités industrielles européennes. La population surnommait Sérédou « Petit Paris ».
L’impact social et sanitaire
L’usine de Sérédou joue un rôle sanitaire majeur, non seulement pour la Guinée, mais pour toute l’Afrique de l’Ouest. « Le sel de quinine était distribué partout, même dans les écoles. Tous les matins, on nous donnait une cuillerée contre le paludisme », se souvient M. Sagno.

En plus de Guinée, l’usine approvisionnait plusieurs pays voisins, comme la Côte d’Ivoire, via la pharmacie Magier d’Abidjan. Selon M. Sagno, elle a même contribué à la production de comprimés pour d’autres régions du monde.
« En principe, l’usine là devait avoir une pharmacie ou un centre de vente. Mais il y a la Côte d’Ivoire aussi qui a lutté pour avoir le projet là. On produit le sel de quinine, il y avait la pharmacie Magier à Abidjan, qui recevait la poudre là, qui faisait des comprimés, ou alors qui faisait des sirops. Donc ça couvrait la Guinée, l’Afrique et le tiers monde à l’époque on disait. Dans la sous-région, c’était la seule unité parce que le climat était favorable à la culture. Sinon le quinquennat est originaire du Pérou. Alors c’était bien fait, on prépare les choses, c’était une administration coloniale. Mais je te dis que ça a été une véritable action sociale, parce que ça a aidé beaucoup, d’abord la Guinée, l’Afrique et les autres pays », soutient l’ancien employé.

Les difficultés après l’indépendance
Après 1958, la gestion est nationalisée. Les problèmes commencent : Baisse de la qualité des plantations, difficulté d’approvisionnement en produits chimiques essentiels (acide, chaux), fournis notamment par l’usine Kimbo de Fria, détérioration des équipements, concurrence croissante de la chloroquine et des antipaludiques synthétiques.
« Quand les produits secondaires manquaient, l’usine ne pouvait plus marcher correctement », explique l’ancien technicien. Les conférences économiques nationales signalent alors des déficits chroniques : l’usine devait produire 12 tonnes de quinine par an, mais n’en produisait parfois que 2 à 3 tonnes.

1981…le coup d’arrêt
Face à la chute spectaculaire de la production, au manque d’entretien des plantations et aux difficultés logistiques, le ministre de l’Industrie décide en 1981 de fermer l’usine. « Finalement, ils ont dit d’arrêter. Le personnel de recherche est resté pour s’occuper d’autres cultures : cacao, palmier à huile… »
Une tentative de privatisation survient plus tard, impliquant des cadres nationaux et des partenaires étrangers. Mais ces efforts échouent, notamment à cause du pillage progressif des machines, du commerce illégal des pièces et du fer, du manque d’investissements.

Abandon
Après la fermeture, les bâtiments sont progressivement vidés, parfois méthodiquement démontés.
Un réseau de trafiquants de fer récupère les métaux. « Mais il y a eu une décision pour privatiser les usines. Notre directeur à l’époque et deux autres se sont associés pour acheter l’usine. Eux aussi ils ont tenté, mais en vain. Donc il y a eu beaucoup de choses que je ne peux pas dévoiler ici. Il y a eu des dégâts, tout ce qui était là maintenant les gens prenaient. Donc, vous voyez, beaucoup de pièces ont été détachées. Aggravées, par le commerce des fers. Il y a un réseau, ils sont là, il gagne dans ça. C’est devenu une industrie florissante », confie le doyen Pierre Thorend Sagno.

La mémoire d’un géant industriel et le rêve d’une renaissance
Aujourd’hui, malgré leur état de délabrement, les plantations de quinquina existent encore, preuve de la robustesse de la plante. Pour Pierre Thorend Sagno, la rénovation est possible. Mais il faut une reconstruction complète. « Les installations sont dépassées, on ne peut plus trouver ce type de fer », explique-t-il.

Aujourd’hui, les anciens employés, eux, restent nostalgiques de la belle époque. « Le départ des techniciens européens nous a beaucoup impactés. Parce qu’en partant, ils ont emporté beaucoup de choses. Ça a joué sur l’usine. Vous savez ce sont des gens partout où ils sont, ils s’intéressent à la population riveraine. Il y’avait un dispensaire ici, où on faisait la chirurgie, donc tout cela avait de l’impact positif sur la population », confie l’ex employé.

Sérédou, symbole d’un potentiel inexploité
L’usine de quinine de Sérédou fut bien plus qu’un simple complexe industriel. Elle a façonné l’économie locale, protégé des milliers de vies contre le paludisme, formé des générations de techniciens guinéens, apporté un niveau de vie inédit dans cette partie de la Guinée.

Aujourd’hui, ses ruines rappellent un passé glorieux et inspirent l’espoir d’un renouveau. Dans un contexte où le paludisme reste un fléau majeur, la réhabilitation même partielle d’un tel site pourrait devenir un projet stratégique national.


Nous y reviendrons !
Reportage réalisé par SAKOUVOGUI Paul Foromo
Correspondant Régional d’Africaguinee.com
En Guinée Forestière.
Tél : (00224) 628 80 17 43
Créé le 9 décembre 2025 13:33Nous vous proposons aussi
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