Conakry : Ouverture de la table ronde ministérielle sur la mise en œuvre du Protocole de Maputo

CONAKRY- Un rendez-vous continental pour les droits humains s’est ouvert ce mercredi 7 octobre 2026 à Conakry. Il s’agit de la table ronde ministérielle consacrée à la ratification, à la domestication et à la mise en œuvre du Protocole de Maputo dans les pays d’Afrique francophone.

Adopté à Maputo le 11 juillet 2003 par l’Union africaine, ce protocole additionnel relatif aux droits des femmes en Afrique demeure l’un des instruments juridiques les plus ambitieux du continent pour protéger et promouvoir les droits des femmes et des jeunes filles.

Un combat ancré dans les réalités du terrain

A l’ouverture des travaux en présence des 14 pays francophones d’Afrique, le Ministre guinéen des Affaires étrangères, de l’Intégration africaine et des guinéens établis à l’étranger, a rappelé la genèse de cet instrument né des réflexions menées à Addis-Abeba face aux maux de la société africaine.

« Le protocole de Maputo n’est pas tombé du ciel ; il est le fruit d’une analyse profonde des maux de notre société : mariages précoces, grossesses précoces et à haut risque. À cela s’ajoute le drame des mutilations génitales féminines, pratiquées au nom de traditions injustifiables », a martelé Dr Morissanda Kouyaté. Il a insisté sur les drames humains, sanitaires et psychologiques que subissent les jeunes filles, allant jusqu’aux complications fatales lors de l’accouchement en l’absence de prise en charge adéquate.

« A cela s’ajoute le drame des mutilations génitales féminines, pratiquées au nom de traditions injustifiables. On altère le corps de la jeune fille sous prétexte de ‘’pureté’’, entraînant de graves séquelles anatomiques et physiologiques. Lors de l’accouchement, ces mutilations empêchent les tissus de se détendre correctement. Face aux complications, l’entourage et parfois anxieuse elle-même incriminent la jeune fille, l’accusant de sorcellerie ou d’infidélité pour justifier ses souffrances. Prise de panique et terrassée par la douleur, l’adolescente finit parfois par avouer des faits imaginaires dans l’espoir d’être soulagée, provoquant des drames familiaux. Dans le pire des cas, faute de prise en charge médicale appropriée, ces jeunes mères finissent par perdre la vie », ajoute Dr Morissanda Kouyaté.

Pour le chef de la diplomatie guinéenne, le travail mené à Conakry ne doit pas accoucher d’une simple déclaration formelle de plus, mais d’une véritable « Déclaration-Action de Conakry ».

De la norme à la réalité quotidienne

Ce protocole représente une vision africaine affirmée de la justice sociale, englobant l’autonomie économique des femmes, leur participation à la vie publique et leur accès à la santé et à l’éducation, a souligné la Ministre de la Femme, de la Famille et des Solidarités.

Rappelant l’engagement de la Guinée signataire le 16 décembre 2003 et ratificatrice le 12 avril 2012, Aminata Kaba a mis en avant les avancées enregistrées sous l’impulsion des autorités, des partenaires et de la société civile. Parmi elles, elle a cité :

  • Le renforcement du cadre juridique national à travers les réformes du Code pénal, du Code de procédure pénale, du Code civil,
  • L’adoption de textes en matière de parité, de santé sexuelle et reproductive, de protection de l’enfance et d’égalité du genre 

La Ministre de la Femme, de la Famille et des Solidarités a toutefois insisté sur le fait que la ratification ne constitue qu’une étape. Selon Aminata Kaba, le véritable défi réside dans l’application effective sur le terrain à travers des réformes législatives et des politiques publiques ambitieuses.

« La Guinée est particulièrement heureuse de contribuer à cette dynamique continentale. Notre ambition est que cette rencontre de Conakry débouche sur des engagements concrets, des partenariats renforcés et des mécanismes de suivi permettant d’accélérer l’application effective du Protocole de Maputo dans l’ensemble de l’espace francophone africain. La Déclaration de Conakry, qui constitue l’un des principaux résultats de cette rencontre, devra porter cette ambition collective. Elle devra refléter non seulement un engagement juridique, mais aussi une réalité vécue par chaque femme et chaque fille d’Afrique », a ajouté Aminata Kaba.

L’exigence de la domestication

Une position partagée par la Rapporteuse spéciale de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples sur les droits des femmes en Afrique. Selon Ramatoulaye Njie Sallah, l’instrument ne doit pas rester un simple « tigre de papier ».

« Les droits énoncés dans cet instrument ne sont pas de simples aspirations. Ils constituent des obligations juridiquement contraignantes pour les États parties. À travers le continent, nous constatons que le Protocole inspiré des réformes législatives et politiques, des décisions de justice, des cadres institutionnels et des actions de plaidoyer en faveur des femmes et des filles. Ces avancées sont majeures et ne doivent pas être négligées ; elles méritent d’être saluées. Toutefois, nous devons rester lucides sur notre positionnement : la ratification n’est pas la mise en œuvre. L’application exige une action soutenue dans le temps », a-t-elle souligné.

Pour Ramatoulaye Njie Sallah, l’objectif ne doit pas se limiter à accroître le nombre d’États ayant ratifié le Protocole.

« Notre ambition doit être de garantir que chaque femme et chaque fille en Afrique puisse jouir concrètement des droits que ce texte leur garantit. Pour les États membres ayant ratifié le Protocole, notre tâche consiste à identifier les obstacles juridiques, politiques et institutionnels persistants afin de tracer des voies concrètes vers la mise en œuvre. Quels changements la ratification a-t-elle réellement apportés dans le quotidien des femmes et des filles au niveau national ? On ne peut pas simplement ratifier un texte et continuer comme si de rien n’était. C’est là que la domestication devient capitale.La domestication ne saurait se réduire à une simple incorporation formelle du Protocole dans le droit interne », a-t-elle expliqué.

Selon la Rapporteuse spéciale de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples sur les droits des femmes en Afrique, la domestication du protocole de Maputo exige des États qu’ils réexaminent l’ensemble de leur arsenal juridique et institutionnel.  

La Guinée, un carrefour historique

Pour la Directrice du Centre ODAS (Organisation pour le Dialogue pour l’Avortement Sécurisé), le choix de Conakry pour abriter cette rencontre revêt une forte charge symbolique. La Guinée porte une histoire indissociable de ses femmes, illustrée par des figures pionnières telles que Mafory Bangoura et Jeanne Martin Cissé.

« La participation des femmes au développement de la Guinée n’est pas une réalité récente, elle ne constitue pas une concession de l’histoire, elle appartient à l’histoire même du pays. Cette continuité historique donne aujourd’hui un relief particulier aux orientations nationales qui placent le bien-être des femmes et des filles parmi les priorités du pays. Et lorsque la Guinée accueille aujourd’hui des représentants de plusieurs États africains pour réfléchir collectivement à la mise en œuvre du Protocole de Maputo, elle inscrit cette histoire nationale dans une perspective continentale. C’est précisément ce qui donne à cette rencontre toute sa portée », a rappelé Kadidiatou Sow.

Le premier ministre guinéen qui a présidé l’ouverture des travaux a soulignéque le droit des femmes englobe l’ensemble des segments de la société. Amadou Oury Bah a souligné que si l’on ne respecte pas les droits des femmes, les droits des autres ne seront pas non plus correctement respectés.

« Dans ce monde de remise en cause des droits fondamentaux acquis lors de combats héroïques, il ne faut pas baisser les bras. Il faut toujours aller de l’avant, pas à pas, pour transformer la société. Il ne suffit pas de légiférer pour qu’elle change. Des penseurs le disaient déjà : ce ne sont pas les mesures administratives qui permettent de changer le monde ou la société, mais ce sont les petits pas quotidiens qui nous permettent d’avancer », a-t-il indiqué.

Le chef du Gouvernement guinéen a réaffirmé l’engagement total de la Guinée pour le respect des droits des femmes et l’atteinte des objectifs du protocole de Maputo.

La Table ronde de Conakry réunit des représentants des États, des institutions africaines et internationales, des Nations Unies, de la société civile, des experts et des partenaires techniques et financiers autour d’un objectif commun : renforcer la mise en œuvre effective du Protocole de Maputo.

Les échanges porteront sur les processus de ratification et de domestication, l’évolution des cadres juridiques nationaux, la lutte contre les pratiques néfastes, la participation des femmes à la vie publique, les droits économiques et sociaux ainsi que les droits en matière de santé sexuelle et reproductive.

La rencontre vise également à favoriser le partage d’expériences entre les pays d’Afrique francophone et à faire émerger des pistes d’action concrètes.

Oumar Bady Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 7 octobre 2026 16:29

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